Le projet de loi sur le renseignement suscite beaucoup de débats autour de moi, parfois très animés. Il a surtout du traîner pendant un moment dans des tiroirs avant qu’on ne le révèle pile au moment qui va bien afin qu’il soit adopté.

Dans une période « normale », dirons-nous, il aurait été difficile de faire passer une loi liberticide donnant à peu près tous les droits aux services de renseignements : écoutes sauvages, rentrer chez toi sans demander la permission d’un juge, y poser des micros, et faire que tu te retrouves au centre d’une enquête alors que tu n’es qu’un simple témoin ou que, encore mieux, que tu connais quelqu’un, qui connaît quelqu’un qui connaît lui-même quelqu’un qui a mangé un tajine un jour. Cela fait de toi un possible suspect, un présumé coupable… autant te dire que si tu as de vieux disques de Cheb Mami, ils prendront un soin particulier à bien réécouter les bandes et vérifier si tu te rases le matin.

Jouer sur l’affect

Pourquoi je dis que cela tombe pile au bon moment ? Nous nous trouvons dans une période charnière où se retrouvent dans l’inconscient collectif et accessoirement sur TF1, ce que Assange et Appelbaum ont appelé les quatre cavaliers de l’infocallypse. Ces cavaliers, jouant sur l’émotion, permettent aux pouvoirs politiques de faire un peu tout et n’importe quoi en ayant le soutien de masses parce que ces décisions ne jouent que sur une chose, l’affect : Le terrorisme, le trafic de drogue, la pédopornographie et l’argent.

Prenons l’exemple du terrorisme. C’est comme cela qu’on a appelé le massacre dans les locaux de Charlie Hebdo, la tuerie qui nous a tous pris aux tripes a été estampillée « terrorisme » pour enfoncer encore le clou et faire qu’on soit vraiment tous réunis face à un ennemi commun, prêt à suivre aveuglément celui qui dit le combattre.

Y compris quand celui qui dit le combattre, ou vouloir le faire, décide de censurer, espionner, traiter tels des coupables des personnes qui n’ont pas été jugées, genre toi, moi, ta voisine, l’épicier d’en face (celui qu a des disques de Cheb mami) avec qui tu es sympa, son fils, sa femme, ses potes…

Libres et égaux ?

Parce qu’après tout, il y avait un avant, celui où la loi disait que tant qu’un individu n’avait pas été jugé, il était présumé innocent, et que seul un juge pouvait décider d’interceptions en s’appuyant sur un dossier contenant un certain nombre de preuves.

Et puis il y aura (ou pas) un après, celui où on ne naît pas libres et égaux en droit, celui où si tu fréquentes certains quartiers, certaines mosquées, certains épiciers, tu seras plutôt présumé coupable et mis sur écoute, que présumé innocent et traité comme tel.

Il y aura (ou pas) un après, celui où si tu écoutes une certaine musique, fréquentes certaines bibliothèques militantes, participes à certains collectifs, certaines associations, tu seras présumé coupable de participer à un quelconque grand complot incongru.

Alors on pourra le raconter à nos enfants

Leur dire qu’à une époque, on respecter les gens, on respectait leurs droits. On pourra leur dire qu’à une époque, on n’avait pas peur de rire aux éclats ou de faire les cons et que la pire chose qui puisse arriver était qu’un débile de nos amis poste ça sur Facebook.

On leur racontera, qu’il y a longtemps, on pouvait rentrer dans une pièce sans regarder partout, des fois que… Qu’on pouvait disserter des heures de politique et de militantisme autour de quelques chopines. On leur racontera comment on imaginait qu’on pourrait sensibiliser et former tout plein de gens, leur apprendre à protéger leur vie privée, à éviter de révéler celle des autres. On leur parlera de ces débats sans fin où on se demandait comment répondre à ceux qui nous disaient « j’ai rien à cacher ».

Alors il regarderont leurs pieds, les murs, et nous lanceront ce regard, celui qu’on connaît tant, celui qui annonce que cet ado va bouder. Et là, ils nous répondront que nous n’avons pas fait assez, qu’il aurait fallu se bouger, que c’est de notre faute si aujourd’hui ils ont le choix entre ne plus penser, être des petits soldats, ou vivre dans l’angoisse quotidienne qu’on flique leurs activités parce qu’ils auront choisi, parce qu’ils seront présumés coupables d’aller écouter tel ou tel concert, d’aimer une personne ou de faire toutes les conneries qu’on peut faire à 17 ans.

Aujourd’hui, tu as encore la possibilité de faire que ces futurs adolescents naissent vraiment libres et égaux en droits. Tu as la possibilité de les inviter à réfléchir, à débattre, à avoir des idées et à se battre pour elles. Tu as aussi la possibilité de ne rien faire et de leur apprendre, dès leur plus jeune age, que tout ce qu’ils disent ou font peut etre enregistré et retenu contre eux parce que tu n’auras rien fait.

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