« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
Mais, heu, c’est pas vrai !
C’était il y a un an à l’époque où le top du top de la protection des infos par téléphone me semblait être les mots « shtroumpfs » et « Dark Vador » à la place de quelques noms propres, et la protection des sources en ligne passait exclusivement par la création quotidienne de nouvelles adresses mails depuis des cybers sur yahoo et hotmail, bien entendu.
En gros, j’avais un peu (beaucoup) tout faux, presque pire que Peter et Steven.

« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
Mais, heu, c’est pas vrai ! Je fais tout ce que je peux, d’abord… et surtout tout ce que je sais faire… Genre cliquer sur Tor. Impossible de comprendre comment ça fonctionne, on en revient au clicodrôme, l’essentiel étant que ça roule.
« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
J’ai tendance à m’énerver aujourd’hui quand je lis « interview réalisée par skype » avec des gens qui vont mourir peut-être à cause de ce que je qualifie de négligence. Parce que oui, on matraque, on mitraille, on répète à longueur de temps ce qui est déjà su et connu, et… ça peut paraître désespérant, donner envie de baisser les bras, ou l’inverse parfois, gueuler un bon coup, rentrer dans le lard et faire du bruit histoire de faire changer les choses… jusqu’à la prochaine fois.
Skype

« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
Il me semble que la seule fois où j’ai utilisé skype pour une interview, c’était celle de Julie qui bossait en Haïti, depuis l’Egypte. Sinon j’ai plus une tendance à être attirée par le terrain et aller voir les gens. Donc les sujets en ligne, très peu pour moi. Pour ce billet pour Internet sans frontières, j’avais posé les questions aux gens par IRC.
Donc j’avais mon clicodrome et quoi que pleine de bonne volonté et faisant plein d’efforts, j’étais totalement à côté de la plaque par méconnaissance. Et puis J’ai découvert, j’ai lu, j’ai échangé avec du monde. Aujourd’hui, j’ouvre de grands yeux quand la personne avec qui je parle ne sait pas ce qu’est le DPI mais à vrai dire, il y a un peu plus d’un an, je ne le savais pas non plus. Alors on explique, on répète, toujours et encore.
Et ce fut comme une rando en montagne avec des cailloux qui roulent de partout, des trous pour te tordre la cheville, l’oubli des barres de céréales et bien entendu le contenu de la gourde qui descend trop vite. Long, fatiguant, surprenant, parfois désespérant mais c’est lorsqu’on a cette envie d’abandonner que finalement apparait un paysage magique qui vous pousse à continuer.
Ce fut un peu (beaucoup) ça l’apprentissage toute cette année, et c’est Okhin qui me l’a fait remarquer il y a quelques jours au détour d’une discussion lorsque je me demandais pourquoi là, tout de suite, les collègues utilisateurs de Skype, ne changent pas de programme. « T’as mis combien de temps, toi ? » Et il avait raison !
Orient, Occident, même combat
« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
Avec le recul, je me dis que oui, ils avaient raison et que malgré toute ma bonne volonté, non, je ne protégeais pas mes sources. Alors on peut atténuer en se disant que ce n’est pas grave parce que je ne vivais pas à l’étranger dans un pays en dictature. Pourtant ça l’est tout autant.
Il serait trop facile de dire « je ne savais pas, » alors qu’en réalité la vérité se rapprocherait plutôt de « je ne suis pas allée chercher, je ne savais pas à qui m’adresser, je croyais bêtement que tout ce qui touche à la bidouille est un truc de geek inaccessible » et c’est avec ces préjugés qu’il arrive qu’un jour, on mette une personne en danger.
Même si les risques ne sont pas les mêmes, ils n’en sont pas moins importants. Un leader syndical ou associatif, un contact dans un squatt, un avocat en France, peut tout autant être écouté par quelques forces obscures qu’un activiste à l’étranger. Peu importe à qui vous envoyez des mails ou de la part de qui vous en recevez, le courrier est envoyé aux quatre vents, tel une carte postale, qui peut être lu par le facteur. Même chose, les échanges peuvent concerner des informations importantes, et même si cela n’est pas le cas, il y a toujours la possibilité de lire ces messages.
Il y a plein de toutes petites bidouilles qui peuvent changer notre métier et notre manière de l’aborder. Plein de petits programmes qui vous permettent de mieux vous protéger et de mieux protéger vos sources, peut-être même de leur empêcher d’avoir de gros problèmes. Et cela, et c’est la chose la plus importante que j’ai découverte, ne concerne pas que le volet informatique.
prise de conscience

C’est aussi et surtout une affaire de prise de conscience. On peut apprendre à lancer et utiliser tel ou tel logiciel, créer une partition chiffrée avec Truecrypt, si l’on n’est pas conscient des risques que l’on fait courir aux gens en leur passant un coup de fil ou en leur envoyant un mail en clair, la technologie ne sert à rien.
Plus que le rude apprentissage des outils, c’est une discipline qu’il faut aussi acquérir, être conscient de ce que l’on fait ou ce que l’on ne fait pas et des répercussions que cela peut avoir. C’est une prise de conscience quotidienne et dans mon cas, il reste encore du chemin à parcourir.
« Vous les journalistes, vous faites n’importe quoi ! vous protégez pas vos sources ! »
Je ne parle plus de Vador au téléphone et j’ai troqué les schtroumpfs cotre une bonne paire de chaussures de marche. En avant, Padawan,la route est longue et la nuit tombe tôt…
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