Drôle de hazard, ce billet de Lise est sorti le jour où je donnais une formation à des journalistes en herbe, étudiants en alternance, sur ce qu’est le statut de pigiste, sur notre quotidien, nos attentes, nos déboires et nos grands moments. Ca m’a permis de regarder dix ans en arrière, lorsque j’ai commencé mon métier jusqu’ici. Je ne reviendrai pas sur Pole emploi dont Lise parle très bien.

 

Sur 37000 journalistes encartés, nous apprends le SNJ, nous étions 7000 pigistes en avril dernier. « pigiste » est un statut, un mode de rémunération, un mot qui est défini dans la convention collective des journalistes par les termes « journaliste employé à titre occasionnel. »

A Paris, pas la peine de proposer un sujet « Paris » pusqu’il y aura toujours des gens à plein temps dans les rédacs pour couvrir ces sujets. Répondre à des offres occasionnelles ? Bonne idée, au milieu des 500 et quelques (un chiffre qui m’a été avancé en entretien), c’est sûr que tu vas sortir du lot. Il ne faut pas aller voir plus loin que les sites spécialisés dans l’emploi dans la presse pour voir que chaque offre est consultée plus de 200 fois (sauf pour des postes très spécialisés).

Mais c’est quoi un pigiste ?

Un guerrier

Entre pigistes, on est tous plus ou moins évasifs sur ce que l’on fait et pour qui, des fois qu’on donnerait des idées aux autres. Oui, les autres, des fois qu’ils nous donneraient des idées sur qui embauche, qui paie bien, qui crée un média… les autres, pas les amis. Il y a les autres, les gens qui bossent gratuitement, comme eux ou eux et les amis. C’est comme une règle non écrite. Il y a des gens à qui on n’a pas envie de faire concurrence, et eux non plus n’en n’ont pas envie. Je pense à Laure, par exemple, ou à Latifa, toutes les deux revenues de l’étranger comme moi, nous nous sommes serré les coudes pendant des mois, nous sommes refilé des bons plans, etc. Mais là je parle d’amies, je ne parle pas des autres.

Un pur

En fait, on se reconnait entre nous. Il y a ceux qui, comme lisent, cumulent plusieurs médias et boulot, radio et JRI en même temps, finalement plus par envie et parce que cela nous parait « normal, » et même si nous n’en n’avions pas besoin, nous le ferions. C’est comme ça, c’est dans le sang, et même si on a un boulot à peu près stable, on n’a que trop vécu les lendemains difficiles et surtout trop été habitués à tout faire en même temps et y prendre énormément de plaisir, que cela s’impose tout seul. Et puis il y a ceux qui cherchent des piges comme on cherche un temps plein, ceux qui sont prêts à répondre à n’importe quoi aussi.

Un SDF

Etre pigiste, c’est aussi vivre en sous-location, passer d’appart en appart, de coloc en coloc, tous les trois mois si l’on est chanceux, on peut même dire que ce sont des colocs longue durée. Vous avez déjà expliqué à un proprio « j’ai des revenus aléatoires, des fois, j’ai trois fiches de paie, des fois j’en ai cinq mais je gagne moins, des fois j’en ai une grosse, mais des fois, aussi, je n’en n’ai pas » ? L’autre, en face, qui aime la stabilité du bon locataire, si possible en couple ave deux salaire, en CDI, vous regardera avec d’énormes yeux bien ronds en se demandant si l’auberge de jeunesse, voire un squatt ne vous irait pas mieux… Donc on enchaîne les sous loc. Du moins si l’on vit à Paris, quand on est dans un pays du Sud, on ne vous demande pas les tonnes de papelards et la stabilité parisienne.

Dans le meilleur des cas, vous rencontrez des gens bien, ce qui m’est arrivé, et vous passez de bons moments… jusqu’à faire vos valises de nouveau. Et qu’importe que vous soyez même à 3000 euros par mois, oui, ça existe chez les pigistes, j’en connaissais une qui ave ce salaire tout à fait décent, n’arrivait pas à se loger à Paris alors qu’elle aurait été prête à prendre n’importe quoi. C’est juste que le pigiste est étiqueté « instable » et donc forcément, les proprios…

Un commercial

Chaque jour, il te faudra rédiger de nouvelles proposition, les proposer, relancer les rédac chefs et chefs de rubrique par téléphone, par mail et essuyer des refus qui te feraient presque avoir pitié des Jéhovahs ou des mecs de la Croix Rouge… dans le meilleur des cas. Parce qu’il arrive aussi que les gus ne répondent jamais.

Un comptable

Coûts du déplacement, check, coût de la bouffe, check, coût de l’hébergement sur place, check, entrées prévues, check, prix de l’assurance, check, usure du matériel personnel, check … Oui, le pigiste paie ses frais et au final son salaire ne ressemble pas à ce qu’il y a écrit sur sa fiche de paie mais à cette somme moins tous les frais dépensés pour mener à bien sa mission.

Un huissier

Certains médias paient à a fin du mois de parution, d’autres le mois suivant, on te l’apprend, d’autres font semblant de t’avoir oublié et il te faut gueuler trois mois après pour avoir ton dû, auprès de gens qui eux veulent un papier pour le soir-même mais ne se bougent pas le petit doigt pour que tu sois payé à temps. puis vient le fameux mails où on te demande pour la douzième fois ton numéro de sécu, ou ta date de naissance, que tu renvoies gentiment avec ton historique de mails pour leur faire remarquer que leurs histoires, c’est du pipo et que tu es bien entendu dans leur fichier depuis des mois. Et pendant qu’ils font fructifier l’argent que tu as gagné il y a plusieurs mois, les factures tombent.

Un multitask

C’est là que je me dis que le statut a beaucoup évolué. Sur deux plans : le fait que les médias avaient plus d’argent il y a quelques années et qu’il était plus facile de vendre des sujets. Le second, sur le fait que pas mal de journalistes pigistes aujourd’hui font autrechose, un autre métier en même temps. Ca va de serveur à prof d’anglais en passant par caissière parce que bon, il faut bien payer le loyer. Ca aurait été impensable il y a quelques années, drapés dans nos idéaux que nous étions, aujourd’hui, à Paris, c’est monnaie courante. Alors certains encaissent le prix du paquet de pates en rêvant qu’un jour, ils retrouveront leur boulot. Seulement, notre métier est chronophage, proposer des piges l’est encore plus et faire autre chose, c’est arrêter de proposer, et donc arrêter de piger, par conséquent, crever à petit feu.

Un glandeur

Aux yeux des amis, de la famille travailler à domicile, ce n’est pas travailler, c’est se lever tard, regarder des conneries à la télé et tant pis si tu finis ton montage à dix heures du soir, personne n’est là pour le voir. Le pigiste, c’est un peu un sous-étudiant dans l’esprit des gens. Parce que oui, l’étudiant prépare sa thèse alors que le pigiste, il dit toujours qu’il propose des trucs et en fait, on ne comprend pas trop. Alors on se dit que foncièrement, il ne fiche pas grand-chose

Un préparateur de terrain

Règle de base, il faut toujours sonder l’aquarium avant de plonger. Si vous vous retrouvez sur un territoire où il y a déjà des correspondants de divers médias, impossible de vendre des sujets puisqu’on vous répondra toujours qu’on a déjà quelqu’un sur le terrain, même si vous avez les meilleures idées du monde. C’est ce qu’il peut arriver si on prépare mal son terrain. Le préparer, ça veut dire lire, prendre des contacts, interagir avec ce terrain pour être totalement opérationnel quand on y sera. Pour vous donner un ordre d’idée, préparer le voyage au Soudan m’a pris six mois, Stéphane, le journaliste avec qui je me suis rendue sur place, a avalé tout un tas de rapports scientifiques sur l’eau et des documents sur la politique locale au point de ne presque plus faire que ça avant notre départ sur place.

Un juriste

Quelle est la différence entre une rémunération avec fiche de paie, des droits d’auteur, un statut d’auto-entrepreneur ?… en fait il y en a tout plein concernant tes droits au chômage, à la retraite, etc. à ta place dans la société aussi. J’ai toujours choisi d’être rémunérée pour mon travail avec des fiches de paie même si, on m’a déjà fait remarqué qu’on pouvait être payé plus avec un autre statut bien batard… Sauf que c’est ensuite à l’employé de payer  lui-même ses propres charges et… ah ben non, ce n’est pas un employé puisqu’il n’a pas de fiche de paie. C’est donc un kleenex sans statut social qui, en cas de problème, n’a même pas droit à un statut d’accidenté du travail puisqu’il n’a finalement aucun lien avec l’entreprise. Et pour ceux qui acceptent de mêler plusieurs statuts, vient ce grand moment où tu dois remplir ta déclaration d’impôt avec plein de cases à compléter où celui où tu dois déclarer tout ça à Pôle Emploi et déjà qu’avec des fiches de paie traditionnelles, ils ont parfois du mal à comprendre…

Rémy Bricka

Parce que oui, le mono-média, t’oublies.

Alors on fait du son, de l’écrit, de la vidéo, dans le meilleur des cas, tu ne transportes pas ton ordinateur, tu as déjà les mains assez occupées entre ta caméra ou ton appareil photo, ton édirol, ton cahier, quand le stylo ne coule pas, merci Jésus. En gros, il ne te manque plus qu’un pigeon  sur l’épaule et t’es bon pour te produire pendant le tour de France, juste avant le concert d’Emile et Image en duo avec lui.

Un solitaire

Travailler tout seul à la maison n’est pas toujours facile. Il faut s’autogérer, s’imposer un rythme, se forcer parfois à sortir, prendre du recul, se forcer parfois à bosser surtout si la deadline approche et tant pis pour la soirée chez les potes. Et contrairement au journaliste de rédaction, il n’y a personne pour te relire, personne pour t’encourager, personne avec qui échanger sur le plan intellectuel, tout simplement. Alors il faut se gérer. La recette magique n’existe pas, on a tous des moments down, c’est là que les amis se rappellent à ton bon souvenir et ça fait du bien.

De la chair à canon

Le pigiste, c’est elui qu’on ne voit pas, qui n’est pas à la rédac. Ce dernier, on le connait, on l’apprécie, on ne l’enverra pas faire des trucs trop dangereux. Le pigiste qu’on n’a jamais vu, on ‘en fiche un peu… C’est comme ça qu’on se retrouve plantée au milieu d’une manif en Syrie parce qu’un félé veut à tout prix un son d’ambiance pour son média. Avec le recul, je me dis que je serai toute fière de raconter à mes petits-enfants comment j’ai planqué mon édirol dans mon soutif mais on n’aurait jamais demandé ça à un journaliste en poste. Et lorsqu’une journaliste est blessée dans l’exercice de ses fonctions à l’étranger, comme s’est arrivé il y a quelques mois en travaillant pour un quotidien français, on fait buzzer en disant qu’on va l’embaucher et finalement, aucun contrat ne vient.

Un informaticien

Parce que la base de la protection des sources, ça passe aussi par ta machine, par la manière dont tu les contactes, par le chiffrement, par l’utilisation de logiciels dont je t’ai déjà parlé plein de fois, ici notamment, je n’y reviendrai pas. et parce que  justement les red chefs et chefs du rubrique s’en foutent, nous devons encore plus être vigilants et demandeurs à ce sujet pour que les choses changent.

 Ainsi va la vie du pigiste

En gros, un pigiste, c’est un journaliste qui a un beau statut bien merdique. Mais en même temps, c’est quelqu’un qui, malgré tout, continue, et cherche, et avance et vit la tête haute parce que libre et parce qu’amoureux de ce qu’il fait. On a le plus beau métier du monde, faudrait juste arrêter de nous le pourrir au quotidien avec vos paiements qui arrivent en retard, vos propositions de statuts merdique, vos refus systématiques de participer aux frais, toussa… En gros, en plus d’avoir un boulot génial, on pourrait presque avoir un statut sympa. Mais bon, on est pigistes, alors on a arrêté de rêver.

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Bonjour,

Moi-même pigiste et correspondante de médias français à l’étranger, j’ai été quelque peu choquée par cette partie de votre billet (très représentatif par ailleurs): « Si vous vous retrouvez sur un territoire où il y a déjà des correspondants de divers médias, impossible de vendre des sujets puisqu’on vous répondra toujours qu’on a déjà quelqu’un sur le terrain, même si vous avez les meilleures idées du monde. »

J’ai l’impression que vous sentez que ce n’est pas normal qu’un média vous refuse un papier s’il a déjà quelqu’un sur place. Vous parlez de « territoire » avec une certaine ironie…

A l’étranger (cela dépend des pays, bien sûr), si on arrive à passer 3 ou 4 papiers par mois dans un média, on peut s’estimer heureux. Si des papiers sont confiés à d’autres personnes, c’est notre survie économique qui est en jeu. Souvent, il y a un correspondant par média, donc nous n’avons pas la possibilité de proposer nos sujets à 36 médias différents, car tous les médias sont « pris ». A l’étranger, c’est même illégal qu’un média commande un papier à la personne qui n’est pas correspondante, il existe une exclusivité sur le pays couvert.

J’en ai beaucoup vu, des pigistes de France qui contactaient mon média pour proposer des sujets, se fichant éperdument des correspondants sur place et de marcher sur leurs plates-bandes. Heureusement, mon média a toujours été réglo, et a toujours refusé les propositions d’autres personnes. Je connais des médias qui n’étaient pas aussi scrupuleux et prenaient les papiers au tout venant.

Il faut que les pigistes en France comprennent que correspondant à l’étranger, ce n’est pas du tout le même travail que pigiste en France, et qu’il y a des règles, et notamment une exclusivité, à respecter. A l’étranger, nous n’avons pas de sécurité sociale, pas de chômage, pas d’arrêt maladie, pas de congé maternité, pas de compensation en cas d’accident du travail, rien de tout ce que vous avez en France. Nous sommes les précaires parmi les précaires.

Donc, de grâce, réfléchissez avant de penser que le monde vous appartient et qu’il est injuste qu’un média protège ses correspondants et refuse vos sujets, même si ce sont les meilleurs du monde.

16 juillet 2012 02:19

non, vous n’avez pas compris, on ne me refuse pas de sujet pour cette raison puisque je prépare le terrain avant d’y aller. Ce que je dis, c’est qu’il arrive à des jeunes qui ne connaissent pas cette loi non écrite, de se pointer sur le terrain et de ne rien vendre parce que la place est déjà prise. C’est ce que j’expliquais dans le cours que je donnais à ce sujet.
Et cela arrie à tout le monde, y compris parce que je suis en poste sur un terrain et que d’autres, qui ont peut etre de meilleures idées, ne vendront pas leur sujet. Ca a été le cas en Eypte, au Soudan, en Syrie pendant la révolution, en Asie du Sud-Est et enfin en Tunisie.
Idem, j’ai toujours travaillé pour des médias très réglos sur ce plan.
Si, pour le chomage, tu peux y avoir droit si tu travailles pour des médias français et donc avec des FICHES DE PAIE, l’avantage, c’est que tu ne paies pas d’impôts dessus en France. Ensuite, se trouver dans des pays où tu paies 150 euros/mois de loyer, la précarité, à côté de Paris, bof… C’est clair que celui qui part piger aux USA n’a vraiment pas la tête sur les épaules.
Le statut, aussi précaire qu’il soit permet de très bien vivre en Asie du Sud Sud-Est, au Moyen-Orient et au Maghreb, si toutefois, on ne vit qu’entre Français en mangeant des produits d’import, etc.
La personne qui s’intègre dans le pays, je l’ai fait ces quatre dernières années, n’a aucun problème pour vivre, et vivre bien, mêe très très bien.

16 juillet 2012 06:07


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